Bravo, Star Trek, tu as violé ton propre esprit

Publié le par Simon Castéran

Bravo, Star Trek, tu as violé ton propre esprit

Espace, frontière de l'infini, vers laquelle voyage notre vaisseau spatial. Sa mission de cinq ans : explorer de nouveaux mondes étranges, découvrir de nouvelles vies, d'autres civilisations, et au mépris du danger avancer vers l'inconnu...

Vendredi soir, alors que je pénétrai dans un cinéma du coin pour voir le nouveau Star Trek : Sans limite, les célèbres mots de la non moins célèbre licence de Gene Roddenberry me revinrent aussitôt en mémoire et, tandis que je m'asseyais confortablement devant le grand écran blanc, je ne doutais pas un seul instant d'être bientôt téléporté dans un univers rempli d'étranges étoiles et planètes, de civilisations et de cultures extraterrestres, agrémenté, comme il se doit, d'un feu d'artifice de batailles spatiales épiques.

Et de telles batailles j'en ai eu, pendant les deux heures que dure le film de Justin Lin. Mais en ce qui concerne le reste de mes attentes, je dois dire que j'ai été pour le moins déçu. Cela peut sembler complètement fou de ma part, mais quand quelqu'un m'attire au cinéma en me promettant “de nouveaux mondes, de nouvelles formes de vie et de civilisations”, c'est exactement ce que je m'attends à voir. Quel idiot je suis.

La raison de mon désespoir est que, autant que je puisse m'en rappeler, je n'ai pas vu dans ce film beaucoup de formes de vie extraterrestres, et encore moins de civilisations. J'veux dire, il y avait bien sûr des aliens dans l'histoire, mais hélas, ces derniers ne faisaient pas si extraterrestres que cela. Chacun d'eux avait deux jambes, deux bras, une tête avec des yeux, des oreilles, une bouche d'où émergeait des dents étonnamment blanches... Ça vous rappelle quelqu'un ? Exact, des humains. Alors certes, un scientifique pourrait toujours arguer qu'il s'agit là de convergence évolutive : à savoir, le fait que des espèces qui n'ont pourtant aucun ancêtre en commun disposent de caractéristiques physiologiques semblables, comme les yeux, que l'on retrouve autant chez les poissons, les oiseaux, les hommes et les dinosaures, étant entendu que tous ont besoin de voir leur environnement pour survivre.

Un nez, une bouche, des yeux et des oreilles, avec une touche de maquillage : effectivement, c'est une extraterrestre. DR.

Un nez, une bouche, des yeux et des oreilles, avec une touche de maquillage : effectivement, c'est une extraterrestre. DR.

Mais quand on voit à quelle médiocrité le design des personnages extraterrestres est tombé dans ce film, on se dit néanmoins que ce n'est pas de la faute de la convergence évolutive, mais d'un simple copier-coller de feignant. Dans les années 1960 et 1970, et jusqu'à l'apparition des effets spéciaux digitaux, le maigre budget des séries TV et des films expliquait le fait que tant d'aliens, à l'écran, nous ressemblaient, seulement déguisés par un peu de maquillage et des costumes excentriques. Mais maintenant que nous avons une technologie qui nous permet de créer les créatures les plus folles, les plus incongrues de l'Univers, pourquoi donc continuons-nous à représenter ces formes de vie sous la forme de monstres de foire humains ? Même Stanley Kubrick, dans son chef-d’œuvre 2001 : L'odyssée de l'espace avait réussi à symboliser la présence d'un ET grâce à un simple monolithe noir, d'où émanait des chants grégoriens !

Attention, spoilers !

Or, tout comme Dieu a créé l'Homme à son image, Hollywood semble s'être condamnée à ne faire des extraterrestres qu'à la nôtre, comme en témoigne le récit de Star Trek : Sans limite (attention, spoilers !). Sous la conduite du très humain capitaine James T. Kirk, l'Enterprise (dont l'équipage n'est quasiment composé que d'humains) se rend dans une cité humaine flottant dans l'espace, avant d'être attirée dans une fausse mission de sauvetage sur une étrange planète, toutefois très similaire à la Terre – avec une gravité identique et une atmosphère respirable, comme c'est pratique – par l'intermédiaire d'une extraterrestre humanoïde, laquelle sert d'appât au piège que tend à l'Enterprise le méchant du film, un alien lui-même très humanoïde, lequel se révélera en fait... être un humain déguisé, et ancien officier de Starfleet.

Après que le vaisseau s'est écrasé sur la planète, et que la plupart de son équipage a été capturé par des extraterrestres humanoïdes, une bande de survivants – parmi lesquels, ô surprise, on retrouve Kirk, l'ingénieur humain Scotty, le docteur humain Bones et le très humanisant Spock – aura la chance de recevoir l'aide d'un alien du coin, incarnée par une pâle jeune fille qui porte des vêtements d'humains, a de très belles dents blanches et des cheveux tressés en natte, qui parle anglais et vit dans un vaisseau abandonné de Starfleet, où elle aime à écouter de la musique humaine – en particulier les Beastie Boys. Y a pas dire, sur cette nouvelle Terre située à des années-lumière de l'originale, dissimulée derrière une ceinture d'astéroïdes et de tempêtes spatiales dans une nébuleuse totalement inconnue, comme le monde est petit !

Sans prendre le temps de chercher si, par hasard, il n'y aurait pas même un Starbucks non loin de là, nos amis bipèdes décide de prendre leur revanche. Et c'est là que le bât blesse. En effet, malgré la promesse de nous emmener à la découverte de nouvelles civilisations, avec leurs cultures et leurs rituels, le vrai cœur de l'intrigue réside dans la lutte entre le méchant du film, qui veut envoyer une arme dévastatrice sur Terre afin de rappeler à l'humanité que c'est la guerre qui est l'essence de son progrès, et les gentils, en l'occurrence les humains de la Fédération, qui veulent assurer la paix partout dans l'Univers. Autrement dit : peu importe l'exploration spatiale et la rencontre avec des formes de vie extraterrestres, la vraie question ici est de savoir si les humains peuvent vivre sans violence.

Un thème qui avait déjà été abordé dans le précédent Star Trek : Into Darkness (2013), dans lequel le super-méchant Khan – un humain modifié génétiquement – était manipulé par un amiral de Starfleet sans scrupules, dans l'espoir que, confrontée à une menace suffisamment effrayante, la Fédération en vienne à abandonner son idéologie de paix pour une stratégie militaire des plus agressives. Tout comme dans le premier épisode de la nouvelle série des Star Trek, en 2009, nous étions invités à suivre les vertes années de James T. Kirk, qui se débattait avec son penchant pour la violence et l'auto-destruction, tandis que Spock essayait pour la première fois d'accorder en lui sa rationalité toute vulcaine avec les émotions humaines. De manière hautement inattendue, ce blockbuster mettait également en scène un ennemi très humanoïde, un Romulien chauve et au visage couvert de tatouages tribaux, appelé Néro – oui, comme l'empereur romain - qui souhaitait déjà détruire la Terre. Comme c'est original.

Néro : Mais puisque je vous dis que je ne suis pas humain ! DR.

Néro : Mais puisque je vous dis que je ne suis pas humain ! DR.

Humanité, violence, extraterrestres ressemblant à des Homo Sapiens : l'imagination des scénaristes et des créateurs de personnages de la licence Star Trek semble depuis longtemps tourner en rond, comme un vaisseau spatial automatisé qui dériverait lentement en orbite autour de la lune morte des stratagèmes marketing éculés. Malgré l'héritage de formes de vie inédites qui avaient jusque là peuplé l'univers de la série TV Star Trek – êtres minéraux, photoniques, trans-dimensionnels, micro-organismes doués d'intelligence – il ne semble désormais plus y avoir de place que pour des espèces extraterrestres auxquelles un type ordinaire comme moi peut s'identifier, en particulier si je peux leur péter les jambes, les bras, et les entendre hurler, de toute la force de leurs langues et de leurs bouches, combien ils me détestent.

Surtout, l'idée de découvrir de nouvelles civilisations – et le choc intellectuel que cela peut entraîner pour les humains, confrontés à un fossé culturel aussi grand, voire plus large, que celui qui aujourd'hui sépare l'Occident de la pensée africaine, asiatique ou moyen-orientale – cette idée a simplement disparu de l'histoire. Qu'on se le dise : Star Trek n'en a plus rien à faire de rencontrer des extraterrestres. Ce qui compte maintenant, est d'utiliser l'imagerie exotique de l'Univers pour glorifier le génie humain, celui-là même qui le rend capable de battre une armée entière d'ETs technologiquement supérieure à l'aide d'une radio VHF, d'un vaisseau Starfleet hors service et d'une chanson des Beastie Boys. Sachant que ledit groupe de hip-hop a enregistré pas moins de huit albums, je crois pouvoir affirmer sans crainte que grâce à lui, nous pourrons bientôt régner sur la galaxie.

- Capitaine, on nous attaque ! - Levez les boucliers, alerte rouge ! Frappez-les avec "Intergalactic" ! DR.

- Capitaine, on nous attaque ! - Levez les boucliers, alerte rouge ! Frappez-les avec "Intergalactic" ! DR.

En conclusion, je pensais que l'Enterprise m'offrirait l'Univers, alors qu'il n'a fait que me tendre un déprimant miroir. Je pensais que son moteur à distorsion courberait les limites de l'espace et du temps, mais il n'a fait que courber ma tête pour me faire admirer mon nombril. Dis-moi, Star Trek : quel est l'intérêt de parcourir les vastes étendues de l'espace, en quête de nouveaux mondes, d'autres formes de vie et de civilisations, quand tout ce que tu as à m'offrir sont ceux que je cherchais précisément à fuir ?

Longue vie et prospérité, Star Trek. Mais nom d'un Trekkie, voyage un peu.

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