Donald Trump ou le triomphe de la démocratie

Publié le par Simon Castéran

 © CC-BY SA 2.0

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J'admire Donald Trump. Non, je veux dire, vraiment.

Voilà un homme qui, malgré ses déclarations à l'emporte-pièce démagogiques, racistes et misogynes – sans parler de tous ses mensonges – a su se hisser, à la surprise générale, presque au sommet de la vie politique américaine, en devenant le champion républicain de la prochaine élection présidentielle.

Spontané, bouillonnant, écrasant de ses assertions définitives tout ce qui pourrait ressembler au politically correct, le New-Yorkais n'est pas sans rappeler l'image que nous avons, parfois, des tribuns de la plèbe de la Rome antique : un homme qui, bien que ce dernier ne soit pas issu des classes pauvres, en manie le langage, les idées et les aspirations et qui incarnerait, mieux qu'un Michael Moore ou un Bernie Sanders, la voix des laissés-pour-compte, face à une classe politique jugée distante, hors-sol et décrédibilisée.

Aussi, face à la fadasse Hillary Clinton, qui se débat encore avec le scandale de ses e-mails privés comme avec le bilan de son ancien président de mari, il ne fait nul doute que l'énervant et arrogant milliardaire peroxydé a de bonnes chances de se voir devenir, le 20 janvier prochain, le 45e président des Etats-Unis.

Alors certes, l'hypothèse a de quoi effrayer, lorsqu'on imagine que Donald Trump puisse avoir bientôt le contrôle de l'économie américaine, de sa politique d'immigration et, pire encore, de la dissuasion nucléaire. Construction d'un mur anti-immigrés entre les Etats-unis et le Mexique – que ce dernier sera obligé de financer sur ses fonds propres, sous peine de représailles – déportation massive des sans-papiers, interdiction du territoire pour les musulmans (et aussi des Français), accroissement du budget de l'armée, pénalisation de l'avortement, liberté de port d'arme dans les écoles : le programme de l'aspirant maître du monde est à ce point autoritaire et délirant qu'il nous en fera, vous verrez, regretter George W. Bush ; lequel, débordé sur sa droite par Trump, passerait désormais presque pour un intellectuel de gauche.

"Hey Donald, moi au moins j'ouvre un livre de temps en temps ! Mais bon, je ne le lis pas." DR

"Hey Donald, moi au moins j'ouvre un livre de temps en temps ! Mais bon, je ne le lis pas." DR

D'ailleurs, où est-il, ce bon vieux Doboliou ? On ne l'entend pas. Pas un mot, pas une apparition, depuis que son frère Jeb a été éliminé des primaires républicaines. Lui qui avait si longtemps réjoui les médias américains, de Fox News à CNN en passant par le Comedy Show de Jon Stewart, de ses saillies idiotes, semble se murer dans un silence poli, ayant seulement annoncé en mai dernier son intention de ne pas apporter son soutien à Trump. Préférant laisser à d'autres Républicains le soin de donner de la voix contre Trump, dont une bonne partie des délégués de la convention républicaine du 20 juillet à Cleveland (Ohio), qui ont clairement manifesté leur désaccord devant la victoire de celui qui, pendant longtemps, ne fut qu'un outsider peu crédible.

Et surtout peu désiré. Car Donald Trump, en court-circuitant l'establishment républicain incarné par des candidats comme Ted Cruz, Jeb Bush, John Kasich ou Marco Rubio, concrétise ce que le Grand Old Party craignait, et avait tenté d'absorber puis de maîtriser depuis l'élection de Barack Obama : la prise de pouvoir de l'appareil politique par les partisans libertariens du Tea Party. Venu de la base, et notamment des populations rurales ou urbaines blanches et défavorisées du pays, ce mouvement anti-Etat, pro-armes et ultralibéral a fini par échapper à la reprise en main du parti Républicain, pour le dominer aujourd'hui tout à fait, en faisant de Donald Trump son meilleur représentant.

Donald Trump, héraut de la démocratie

Pour ces derniers, la victoire du milliardaire est une preuve incontestable que, malgré le système des partis, l'influence des sponsors privés et des lobbies, un candidat "anti-système" (non, s'il vous plaît, ne riez pas) peut émerger, et surtout l'emporter face aux Démocrates qu'ils exècrent encore plus que les Républicains classiques. Une victoire de la démocratie, en somme. Et, au risque de choquer, c'est bien là ce que Trump incarne : car dans le concept de la démocratie, rien ne dit que le chef de l'Etat doive faire la preuve d'une intelligence ou d'une moralité supérieures, mais tout simplement du désir le plus grand.

En effet, n'en doutons pas : si choquante que soit l'hégémonie politique que le nouveau candidat républicain s'est taillée, et la promesse éventuelle de son accession à la Maison-Blanche, celles-ci ne font que signer la revanche du peuple sur les élites partisanes qui, depuis si longtemps, ont capté et monopolisé la représentation nationale. Lesquelles, disons-le tout net, ont tué l'espoir que mettaient les votants dans l'action politique, qui fut si souvent bien plus conditionnée par les intrigues de palais, les intérêts personnels et les chinoiseries de l'appareil politique que par le souci de respecter la volonté des électeurs.

Aussi, lorsque ceux-ci se voient, après chaque élection, à nouveau floués par leurs représentants, qui se mettent à faire le contraire de ce pour quoi ils ont été élus, comment leur reprocher d'en venir à donner leur vote au premier fou venu ? Lorsque, comme Donald Trump, on ne fait pas partie du sérail, les accusations d'incompétence que celui-ci lui adresse sonnent alors, pour le votant désabusé, comme autant de compliments et de certificats d'honnêteté.

Je suis Donald Trump, le créateur et destructeur de mondes (démocratiques)

Mais, me direz-vous, comment un être aux mœurs aussi autoritaires que Trump peut-il incarner, aux yeux de ses électeurs, l'espoir de la démocratie ? Parce que, d'une manière paradoxale, ce dernier figure autant un sursaut démocratique que la promesse de sa fin. D'un côté, son émergence, comme nous l'avons vu, symbolise la revanche du citoyen sur ses élus : une gifle à celles et ceux qui lui ont volé son vote, autant qu'une manière de se le réapproprier, en donnant la primauté à quelqu'un qui, croit-il, le respectera enfin.

Une espérance partagée, en France, par les électeurs du Front National ; le parti de Marine Le Pen se targuant, de manière mensongère, d'une virginité politique qui lui permet de promettre à tous de ne jamais se dédire ou de tromper son monde, contrairement aux autres partis qui se seraient compromis lors de l'exercice du pouvoir exécutif. À commencer par le Parti socialiste, que nombre de ses adhérents ou soutiens de longue date seraient en droit d'attaquer en justice pour publicité mensongère. Notons d'ailleurs que la tentation de se choisir un chef autoritaire est forte dans le reste de l'Europe, qu'il s'agisse de la Hongrie fascisante de Viktor Orban ou de l'Autriche, qui a failli se choisir le 22 mai pour président le chef du parti d'extrême-droite FPÖ Norbert Hofer. Sans oublier bien sûr le Brexit anglais, dont les leaders comme Nigel Farage de Ukip ou Boris Johnson du parti conservateur, ont fait campagne à coups de diatribes xénophobes et de promesses d'autorité souveraine retrouvée.

Là est donc le paradoxe : fatigués de la démocratie – ou du moins, de l'image déplorable qu'en donnent le système des partis politiques – l'électeur de Trump, de Farage et de Le Pen en vient à voter pour des politiciens qui, tout en promettant de lui donner un second souffle, de laisser enfin le peuple s'exprimer, avouent et préparent la mort de cette même démocratie. Séduit par les discours populistes, le citoyen réclame tout autant qu'on l'entende et le respecte, autant qu'un homme fort providentiel, qui saura gouverner sans se laisser manipuler par (rayer la mention inutile) la haute fonction d'Etat, les lobbies, les grandes entreprises, les autres partis politiques, l'Union européenne ou la communauté internationale. Bref, une sorte de Vladimir Poutine, ce grand démocrate devant l'Eternel, dont les populistes d'extrême-droite admirent à mots plus ou moins couverts l'autoritarisme de la politique.

Voilà l'absurdité de ce monde : sous couvert de régénérer le système démocratique, plusieurs millions de citoyens s'apprêtent, des Etats-Unis à l'Europe, à l'enterrer de fait. À l'image du phénix ou de Jésus, qui pour pouvoir renaître doit d'abord se suicider, nous sommes donc priés de croire que les valeurs de la République n'en auront que plus de présence et de force une fois disparus. Mais à l'instar des dictateurs du XXe siècle (Hitler, Mao, Staline...), qui prétendirent donner une voix nouvelle à leurs peuples pour installer en fait un régime anti-démocratique, Donald trumpera l'Amérique, ne laissant après sa victoire à la Pyrrhus qu'une nation de cocus du populisme, privés cette fois pour de bon d'une démocratie qu'ils pensaient voir par lui revigorée.

Un éléphant, ça Trump énormément (pardon). Jeffest/TrumpCentral.org

Un éléphant, ça Trump énormément (pardon). Jeffest/TrumpCentral.org

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laetitia 13/11/2016 09:54

"In short, Trump is the symptom; Clinton is the disease. In other words, the conditions that have allowed for a candidacy such as the likes of Trump were the product of neoliberal policies personified by the likes of Clinton." Roger D. Harris

betty 22/08/2016 15:00

Il ne fait pas être trop optimiste non plus pour autant. Trump peut faire changer les lignes, mais sa campagne chaotique ne va pas lui permettre de l'emporter en Novembre...