Comprendre n’est pas excuser

Publié le par Simon Castéran

© 2006 RMN / Jean-Gilles Berizzi. EXCLUSIF : selon nos informations, aucun djihadiste n'aurait encore été aperçu au Paradis.

© 2006 RMN / Jean-Gilles Berizzi. EXCLUSIF : selon nos informations, aucun djihadiste n'aurait encore été aperçu au Paradis.

Je voudrais tout d’abord vous remercier pour les centaines de messages de sympathie que j’ai reçus ces derniers jours. Comme vous pouvez l’imaginer, leur nombre est tel que je n’ai pu répondre à chacun, comme je l’aurais voulu. Sachez cependant que pour mes proches comme pour tous ceux qui ont perdu un être cher dans les attentats du 13 novembre, ce magnifique élan de solidarité est un vrai baume sur nos plaies.

Si je n’avais pas prévu de reprendre la parole dans l’immédiat, préférant me consacrer à ma famille, la violence de certaines réactions me force cependant à réagir. Car comme nous avons tous pu le voir ici ou sur les réseaux sociaux, la souffrance de certains face à l'horreur s’est muée rapidement en une colère aveugle, amalgamant musulmans et terroristes, quand d’autres appellent au rétablissement de la peine de mort ou à autoriser les civils à porter une arme à feu.

Cette colère, je la comprends, car j’ai la même au fond du cœur. Quand j’apprends les détails horribles de l’attentat du Bataclan, ou que je vois le sourire insolent des terroristes, j’ai moi aussi envie de me venger. D’en choper un, et de le faire souffrir autant qu’il nous a fait souffrir. Voire « d’appeler deux potes défoncés au crack pour la lui rejouer moyenâgeuse », comme dirait Marcellus Wallace dans Pulp Fiction. Mais hélas ! Pour une raison que j’ignore, mes parents m’ont toujours interdit, depuis ma plus tendre enfance, de sympathiser avec les junkies. Saloperie d’éducation bourgeoise.

Civilisation de la vengeance ou vengeance civilisée ?

Alors, que faire ? Faut-il, comme le réclament certains, armer la population ? Au risque que les citoyens se lancent dans des vendettas personnelles, abattant tous ceux qui leur paraissent être des ennemis, ou tout simplement suspects… Imagine-t-on vraiment que, là où une dizaine de terroristes a pu semer la mort et la désolation dans tout Paris, des millions de Français surarmés feront un usage raisonnable de leurs fusils ? Quand on voit le petit épicier arabe du coin de la rue, ou la nana voilée qui promène son gosse, transformés par les paranoïaques en agents dormants d’Al-Qaeda ou de Daech, on ne peut que frémir pour eux. Et craindre que, sous couvert d’assurer notre sécurité, la société ne sombre bientôt dans la guerre civile ; laquelle, loin de se cantonner à la France, embraserait ensuite le monde entier. Quelle joie pour Daech ! Cela dit, à toute chose malheur est bon : quand nous en serons à nous égorger mutuellement parmi les ruines de nos villes, la crise économique ou le réchauffement climatique seront vraiment les cadets de nos soucis.

« De toute façon, ce qu'il faudrait, c'est la peine de mort pour les terroristes », m'a dit la vendeuse d'une boulangerie. Mouais. Avouez que pour des assassins qui réclament et glorifient la mort, la peine capitale ressemble plus à un cadeau qu'à une punition. Sans parler du fait que leur exécution leur offrirait une nouvelle occasion de se revendiquer comme « martyrs » ! C'est pourquoi, pour ma part, je préfère voir les terroristes croupir en prison pour le restant de leurs jours. Je refuse d’autant plus le rétablissement de la peine de mort qu’elle serait une régression du droit pénal – qui l’a effacée de ses textes depuis 1981. L’honneur d’une civilisation est d’être plus noble, plus intelligente que ses adversaires : aussi, quel progrès aurions-nous accompli si nous nous mettions à devenir aussi sanglants que Daech ? A la civilisation de la vengeance, il faudra donc continuer d’opposer la vengeance civilisée – qui est l’autre nom du droit.

N’en doutons pas : pour les djihadistes, l’emprisonnement est une humiliation. Pas de mort « héroïque », pas de Paradis ni de vierges, mais seulement le sentiment d’avoir échoué. D’avoir déçu Dieu, et leur organisation. Ne serait-ce pas là, bien que faible, une première consolation pour les victimes et leurs familles ?

"HA-HA ! Tocard ! Tu n'auras pas tes 72 vierges, et tu finiras en Enfer !" © D.R.

"HA-HA ! Tocard ! Tu n'auras pas tes 72 vierges, et tu finiras en Enfer !" © D.R.

Notre seul salut : la raison

Je suis d'autant plus favorable aux procès et à l'emprisonnement qu'ils représentent une chance, pour les terroristes, de s'amender. De reconnaître leurs fautes, et de demander pardon. Car – et je vais peut-être choquer bon nombre d'entre vous – je garde l'espoir que ces meurtriers reviennent un jour dans le giron de l'humanité. Parce qu'eux aussi, à leur manière, sont des victimes : victimes d'un endoctrinement, d'un lavage de cerveau, qui les a conduits à se déshumaniser, tout comme ils ont déshumanisé ceux sur qui ils tiraient, ne voyant en eux que des sous-hommes indignes de vivre. Bien entendu, je n'ai pour eux aucun pardon, et guère d'indulgence. Comme disait ma prof de philo au lycée, comprendre n'est pas excuser. Mais lorsque nous sommes ainsi saisis par la colère et l'indignation, lorsque les assassins voudraient nous faire abandonner la raison pour la vengeance, vous conviendrez sûrement avec moi que la réflexion n'est pas un luxe de bourgeois occidentaux, mais une nécessité.

Mieux : c'est une arme, peut-être la meilleure que nous ayons contre les sanguinaires. Car pour peu que l'on en capture vivants, ceux-ci, une fois entourés de psychologues et de vrais experts religieux, en viendront sûrement à comprendre leur erreur. Et, qui sait, deviendront des traîtres à leur propre cause, en fournissant à nos services de renseignement des informations de première main sur leur organisation, leurs méthodes et leurs cibles. Ils pourraient même incarner un exemple pour tous ceux qui seraient attirés par les fausses promesses de Daech, en leur montrant les mensonges qui se cachent derrière son idéologie. Qu'on se le dise : si guerre il doit y avoir contre la barbarie, elle ne pourra pas se gagner seulement à coups de bombes et de missiles. Mais en transformant nos ennemis en alliés, asséchant ainsi la source de candidats au suicide.

Aussi, lorsque je m'abandonne à la colère, à l'envie de revanche et de violence, je garde néanmoins en tête que les mains sanglantes de Daech ont été manipulées par des êtres cyniques et menteurs, qui préfèrent faire faire le sale boulot à d'autres plutôt que de risquer eux-mêmes leur peau. Alors quoi, les gars ? L'idée de mourir en « martyr » vous fait-elle donc si peur ? Faites gaffe, vos 72 vierges ne vont pas vous attendre éternellement... Surtout si vous leur envoyez continuellement du monde !

Une crainte que partage avec moi le Très-Haut qui, lors d'un bref entretien téléphonique, m'a confirmé qu'il n'avait jamais cautionné ces tueries. Surtout, Il m'a appris que Satan et Lui étaient « vraiment débordés en ce moment » : « non pas à cause des victimes des attentats, dont le dossier d'acceptation au Paradis ne pose aucune problème », me dit-Il, « mais à cause de tous ces crétins de kamikazes qui ne comprennent pas qu'en fait, ils vont plutôt finir en Enfer ! Heureusement que mon pote Sheitan a quelques spécialistes des ressources humaines chez ses damnés, on s'en sortirait pas, sinon... » Puis de conclure : « ce serait quand même bien de dire aux gens de chez vous que tuer ne conduit pas au Paradis, surtout quand c'est en Mon nom ! »

Dont acte.

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Joel 16/12/2015 10:53

Bonjour, merci pour ce message qui m'a rappelé que la colère était mauvaise conseillère et qu'elle conduit au côté obscure de la force. Elle m'a permis de relire certains ouvrages sur le sujet comme celui de Thich Nhat Hanh : La colère Transformer son énergie en sagesse et du même auteur dans Enseignements sur l'amour page 50 : 1) la colère nous rend affreux 2) La colère nous fait souffrir 3) On est incapable de s'épanouir 4) On ne peut prospérer matériellement ou spirituellement; quand on est en colère on perd toutes les richesses et le bonheur que l'on peut avoir 5) On est réputé pour sa colère 6) On perd ses amis qui craignent que la bombe qui est en nous les fasse exploser (Comme les kamikazes), 7) On devient des fantômes affamés incapables de prendre part à un groupe plein de fraicheur et de joie.

Gotchapere 15/12/2015 08:41

Merci, monsieur,
en vous lisant, je suis fier d'avoir fait suivre votre lette à daech.
je suis aussi heureux d'être votre compatriote

Simon Castéran 15/12/2015 09:28

Et merci à vous !

Anne 13/12/2015 12:41

Mourir pour ses idées, l'idée, est excellente, comme disait le grand Georges. Mais de mort lente...

Mymy 07/12/2015 16:23

99 % d'accord avec votre texte.
"Un homme, ça se retient", dit le philosophe, sinon c'est un animal (ou éduqué comme tel).
Je suis donc un homme :-)

Eric 27/11/2015 00:12

Vous êtes très intéressant à lire, j'ai beaucoup de compassion pour ce que vous êtes obligé à vivre avec la perte de votre cousine.
Je suis personnellement traumatisé par ces exécutions, chaque témoignage de survivants que l'on trouve sur le net me bouleverse. Une voiture piégée qui aurait fait autant de morts et de blessés, ne m'aurait pas autant atteint.
Mathématiquement les comptes seraient pareil 130 morts et 352 blessés. Mais il n'y aurait pas eu ce côté sadique et pervers de ces exécutions : venir près d'un blessé agonisant à terre, lui dire "t'es pas mort ?", lui tirer une balle dans la tête et dire "ça y est t'es mort". Cette conscience des choses, probablement cette jouissance à torturer physiquement et mentalement celui que l'on va abattre, dépasse de très loin le cadre d'un attentat.
J'en viens à ma conclusion : non, tous les tueurs ne sont pas des victimes, même à leur façon. Il y a des limites à l'endoctrinement. Je comprends qu'un lavage de cerveau puisse créer des kamikazes qui se fassent exploser dans une foule, car c'est de l'instantané. Torturer à mort pendant 2h, par contre requiert une composante intime, inaccessible à toute manipulation. Les sourires d'Abaaoud sur ses vidéos sont pour moi la preuve qu'on est en présence d'un porteur du "gène de sérial killer". Il ne mérite pas, selon moi, le terme de victime.
Et puis victime de quoi ? Il aura fait tout ce qu'il aura voulu (= entrepris) dans sa vie, et a eu la mort qu'il désirait (une "belle mort" comme il dit dans une de ses vidéos).
Pour le reste, je suis tout à fait d'accord avec vous, et je suis content de pouvoir lire de tels textes sur le net, qui ne sont ni de la vengeance, ni de l'angélisme.

Simon Castéran 28/11/2015 17:05

Vous avez tout à fait raison, il faut une sacrée dose de sadisme pour en venir à de telles extrémités. Les seules et vraies victimes sont celles qui ont péri ou été blessées par ces attentats, nous sommes d'accord : mais je reste persuadé que beaucoup de "combattants" de Daech sont victimes du mensonge et d'une ignorance savamment entretenus. Tous ne sont pas des Abaaoud, loin s'en faut. L'organisation recrute, souvent de force, des enfants arrachés à leurs familles, pour les transformer en machines à tuer. Quand elle ne recrute pas des jeunes paumés, désocialisés comme Hasna Aït Boulahcen, en remplaçant dans leur coeur l'idéal de la République française pour celui du djihad. Lequel permet de faire abstraction de l'horreur et de la honte que leurs actes feraient normalement naître en eux, s'ils n'étaient aussi bien endoctrinés. Encore une fois, il ne s'agit pas pour ma part d'avoir la moindre commisération pour ceux qui nous ont attaqués : mais de les comprendre, en refusant la "diabolisation" qui, en déshumanisant à son tour un individu, empêche de comprendre les moteurs intimes de sa barbarie.