Nécromancie publicitaire

Publié le par Simon Castéran

Michel Boujenah et le spectre de Fernandel dans la pub pour l'huile Puget © Puget/Dassas&Co

Michel Boujenah et le spectre de Fernandel dans la pub pour l'huile Puget © Puget/Dassas&Co

« Je nique tes morts »

 

Telle est la délicieuse et surprenante révélation que me fit, un jour, l'un de ces jeunes primates de banlieue qui peuplent parfois nos bus. Avachi sur deux sièges à la fois, cet ado mal dégrossi faisait brailler son lecteur mp3 depuis quelques arrêts déjà, sous le regard excédé de la foule passive, quand enfin je me décidai à lui demander poliment de bien vouloir mettre ses écouteurs.

« J't'emmerde, bâtard, j'nique tes morts », me répondit-il, sans cesser d'effriter dans sa main un maigre carré de résine exotique.

Résistant à l'envie de lui carrer son iPod dans la plus secrète et la plus étroite de ses cavités naturelles, j'essayais d'argumenter, de le raisonner ; mais c'était inutile. L'esprit embrumé par des années de colère, de haschich et de mauvais rap, le pauvre jeune avait visiblement oublié jusqu'aux règles de base de la vie en société. Quant à moi, hélas ! Je finis par renoncer. J'aurais pourtant pu faire une bonne action, en suscitant chez lui, comme remède à sa désespérance sociale, une vocation professionnelle dans la communication : car s'il est un milieu où l'on partage autant l'amour de la drogue que l'irrespect de nos morts, c'est bien dans celui de la publicité.

Nécromancie publicitaire

J'en veux pour preuve la campagne de pub de la marque Puget qui - comme vous l'avez sûrement vu ces derniers jours à la télé - ressuscite Fernandel pour lui faire vanter, aux côtés de Michel Boujenah, les vertus de son huile de cuisine. Rien de très neuf à cela : bien qu'officiellement décédé en 1971, cela fait une dizaine d'années que l'interprète de Topaze, du Schpountz et de Don Camillo est ainsi convoqué dans les pubs du fabricant, grâce à la magie des effets spéciaux.

Comme l'explique Régine Eveno dans un article de Stratégies paru en mai 2012, « depuis le début de ce cycle télévisé en 2005, Michel Galabru et Arletty se sont succédé pour donner la réplique à Fernandel, l'homme qui incarne le Sud avec son "assent". Cette fois-ci, la marque a pris le parti de faire incarner ses valeurs par un acteur contemporain [Michel Boujenah] qui représente la bonne humeur, la joie de vivre et qui célèbre les plaisirs d'une table ensoleillée ». Michel Galabru, acteur contemporain et toujours vivant malgré ses 92 ans, appréciera sûrement.

Mais si la technologie peut ainsi ramener à la vie nos disparus les plus célèbres, ne faudrait-il pas alors parler d'une forme de nécromancie ? Certes, l'image d'un corps, comme une photographie, ne se confond pas avec le corps lui-même. Mais force est de constater qu'à l'instar des zombies dans le culte vaudou, le mort-vivant dans la publicité n'a pas de volonté propre. Il n'est qu'un corps que le magicien ou le graphiste anime à sa guise, remplaçant l'esprit du défunt par le sien. Le pauvre Fernandel, et Arletty avant lui, ne peut donc s'opposer au détournement de son image – toute consultation de ceux-ci depuis l'au-delà étant restée étrangement sans réponse. Tout comme en serait incapable Alfred Hitchcok, ressuscité en commercial de luxe pour la DS3 de Citroën.

Or, qui peut dire si Fernandel, comme d'autres, aurait été d'accord pour jouer dans ces publicités ? Personne, pas même ses héritiers. Peut-être aurait-il détesté l'huile Puget, ou refusé de cautionner sa tapenade faussement provençale. Et quand bien même aurait-il donné son accord pour prêter son image de son vivant, cette autorisation serait morte avec lui.

Les morts n'ont pas de droits

Or, la législation française est ainsi faite, « le droit français n'accorde pas une véritable protection aux morts », comme le rappelle l'avocat Emmanuel Pierrat dans une notice publiée sur le site La grande bibliothèque du droit en octobre 2014. « La Cour d’appel de Paris a ainsi, le 6 novembre 2013, admis qu’il était possible de céder son droit à l’image de son vivant mais que, celui-ci, s’éteignant lors du décès, les héritiers n’avaient donc pas le possibilité d’autoriser des tiers à en faire usage. Rappelons en effet que l’article 9 du Code civil, sur lequel repose à la fois le droit au respect de la vie privée et le droit à l’image, dispose que "chacun a droit au respect de sa vie privée" », souligne le juriste. « Mais la loi reste muette sur ce respect après le décès de la personne visée. » Aussi, la jurisprudence des tribunaux « considère que l'action en respect de la vie privée n'appartient qu'aux intéressés de leur vivant ».

Plus tôt dans l'année, en janvier 2014, le ministère chargé de l'Economie sociale et solidaire (arrêtez de rire, ça existe vraiment) et de la communication avait répondu au sénateur UMP Christian Cointat, qui l'interrogeait sur cette étrange pratique de nécromancie mercantile, qu' « on ne peut en effet pas considérer qu'une publicité prêtant à des personnes décédées des paroles qu'elles n'auraient pas souhaité prononcer de leur vivant, revêt un caractère trompeur ». C'en est à se demander pourquoi ces cons d'historiens se soucient autant de la vérité factuelle, hein ! Moralité : si moi, en tant que journaliste, j'attribue de fausses déclarations à un personnage public, vivant ou mort, je peux être condamné pour falsification ou diffamation ; un historien, tout autant. Mais s'il s'agit d'un publicitaire, cela ne pose aucun problème, on rit et on applaudit. Voilà une nouvelle qui aurait mérité qu'on lui fasse un peu plus de publicité. 

« Sous réserve de l'appréciation souveraine des tribunaux », poursuit le prudent ministère, « l'existence d'un délit de pratique commerciale trompeuse serait en effet très difficile à établir, le consommateur moyen pouvant facilement comprendre que les paroles attribuées au personnage célèbre n'ont pas été prononcées par celui-ci de son vivant ». Visiblement, les rédacteurs du ministère n'ont jamais lu les perles du bac, en particulier celles de l'épreuve d'Histoire. Pas plus qu'ils ne mesurent bien le niveau de culture générale de leurs compatriotes, dont un rapide sondage dans la rue révélerait la précarité des connaissances en ce qui concerne le passé même récent ou la vie de nos grands hommes. Alors certes, souvent, la manipulation est visible, évidente. Mais parfois, elle est si bien faite, tant sur le plan visuel qu'auditif, et le rythme de la pub si rapide, que l'on n'a guère le temps de s'interroger. C'est donc faire un peu trop d'honneur à nos concitoyens que de penser qu'ils soient capables de relever, à tout moment et dans un instant aussi court, toute trace de manipulation ! 

Alors ouais, je nique tes morts, sourit le publicitaire. Je te nique, Fernandel, je te nique, Arletty, Hitchcock, Lennon, Picasso et Marilyn. Vous m'appartenez, maintenant. Vous allez tapiner pour moi, attirer le chaland, et lui dire ce que j'aurai envie que vous lui disiez. Bien sûr, je pourrais faire travailler des comédiens bien vivants, notamment les plus jeunes, qui cherchent à percer. Mais eh, ça coûterait beaucoup plus cher et ils auraient un droit de regard sur l'utilisation de leur image. Ce serait aussi plus moral – mais, honnêtement, on s'en fout. Alors, voici mon message aux artistes qui rêvent de connaître un jour la célébrité : si vous ne voulez pas revenir un jour sous forme de fantôme ou de zombie, obligé de déblatérer un laïus publicitaire qu'un imitateur aura mis dans votre bouche... Mourez anonyme.

(Quant à moi, j'ai trouvé la solution, j'ai fait appel à une équipe de spécialistes pour chasser les fantômes de ma télé : GHOSTBUSTERS !)

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Manuel Brousseau 24/11/2015 18:20

Je trouve, Mr le journaliste, que vous avez bien peu d'estime pour les personnes qui vous entourent.
On retrouve en effet dans votre article autant d'adjectifs manquants cruellement de tact, de compassion et de compréhension que de vide dans le sujet que vous traitez (certainement parce que vous ne vous sentez pas capable d’écrire sur des sujets plus sérieux (je comprends, arrêtez vous là))

Je cite vos propos "CHOQUANTS" :
- « l'un de ces jeunes primates de banlieue qui peuplent parfois nos bus »
- « le ministère chargé de l'Economie sociale et solidaire (arrêtez de rire, ça existe vraiment) »
- « ces cons d'historiens » (que vous ne comprenez peut-être pas c’est vrai)
- « le consommateur moyen pouvant facilement comprendre » (Oh merci vous être trop bon Mr le journaliste !)
- « Pas plus qu'ils ne mesurent bien le niveau de culture générale de leurs compatriotes, dont un rapide sondage dans la rue révélerait la précarité des connaissances en ce qui concerne le passé même récent ou la vie de nos grands hommes. »
- « C'est donc faire un peu trop d'honneur à nos concitoyens que de penser qu'ils soient capables de relever, à tout moment et dans un instant aussi court, toute trace de manipulation ! »

Vous deviez sans doute dormir lors du cour magistral de votre école de journaliste de Toulouse, celui qui devait vous apprendre à ne pas utiliser votre statut de « sachant » pour inciter à la haine et au mépris des autres et, aussi, à rédiger en toute objectivité.
Alors avant d’apprendre aux publicitaires à « bien travailler » il faudra peut-être revenir à vos fondamentaux. D’autres y arrivent, prenez exemple, c’est un conseil.

Les publicitaires font parler les morts. Certes ça peut paraitre limite, surtout pour vendre une huile alimentaire ou une console de jeu mais tout cela est à prendre au 1er degré… par contre vous semble-t-il, vous n’hésitez pas à vous faire le porte-parole de la France bien éduquée ou des Français « de souche » ce qui, à mon avis, au second comme au 1er degré semble au vu de vos propos, bien plus agressif et bien plus belliqueux que ne l’est cette publicité !
Pour ma part, j’espère vivement que quand vous ne serez (hélas) plus de ce monde, certains oseront vous faire porter de plus belles paroles.

Pour finir, comme je sais que vous n’aimez pas qu’on réveille les morts, je ne résiste pas au plaisir de citer feu le grand Audiard qui disait « les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnait ! » A bon entendeur …

Quant à vous, lecteurs, vous lisez cela sans répliquer ?

Simon Castéran 25/11/2015 17:52

Peut-être que si les autres lecteurs lisent ce texte sans répliquer, c'est que contrairement à vous, ils ont su voir le second degré... Par exemple, lorsque je parle des "jeunes primates de banlieue" ou des "cons d'historiens" - dont l'antiphrase rend justement hommage au fait que ces derniers se soucient de la vérité factuelle. Quant au "consommateur moyen", ce n'est pas moi qui le dis, mais le ministère de l'Economie dans sa réponse. Mais peut-être n'avez-vous pas remarqué les guillemets de citation que j'emploie. Cela dit, je maintiens ce que j'ai dit au sujet de la faiblesses des connaissances historiques de nos concitoyens : étant journaliste depuis plusieurs années, j'ai pu mesurer à de nombreuses reprises combien l'histoire récente leur était souvent inconnue... Et, hélas, parfois indifférente. Ce n'est pas là le signe du mépris d'un "Français de souche" (puisque, pour commencer, je ne me revendique pas comme tel, l'expression et ce qu'elle suppose me faisant horreur) : mon mépris, je le réserve plutôt pour ces gens habituellement éduqués et cultivés que sont les publicitaires, qui utilisent leur savoir pour manipuler le reste de leurs compatriotes.

Mahina 17/11/2015 08:34

Voilà un article qui me plait....je me suis toujours etonee de cette pub avec Fernandel. J'apprends ici... et je vais fouiller un peu ce blog.
Bonne journée

Rémi 24/09/2015 22:45

sujet bien amené. Affaire rondement mené.