L'excommunication du jour : Luc Le Vaillant

Publié le par Simon Castéran

L'excommunication du jour : Luc Le Vaillant

Dans une chronique publiée le 28 juillet dernier sur Libé.fr (à lire ici), le journaliste Luc Le Vaillant s'en est pris à Dieu, auquel il reproche son incurie devant les humains qui s'entretuent en son nom, avant d'appeler à la dissolution des religions. Exceptionnellement, Dieu est sorti de Son devoir de réserve pour répondre à Luc Le Vaillant, dans un texte qu'il M'a prié de publier ici.

Mon petit Luc, Mon cher enfant,

J'ai bien lu ta prière mordante, qui me supplie de rester chez moi dans mon penthouse divin et d'abolir ces religions qui, en Mon nom, dévastent l'humanité. Je comprends ta colère ; Moi aussi, depuis Ma véranda sacrée, je me désespère de voir Ma création inventer chaque jour de nouveaux moyens et raisons de s'entretuer.

Mais que puis-Je y faire ? Tout Créateur que je suis, Je n'ai pas à intervenir dans les affaires humaines ! Car si J'avais voulu que l'Homme soit sage, exemplaire et modèle, je ne lui aurais certainement pas donné le libre-arbitre... J'en aurais fait une créature docile, incapable du moindre mal, et par là prisonnière ; au lieu de cela, Je vous ai donné un cerveau, des émotions et la raison, par lesquelles vous avez pu choisir, librement, de Me haïr ou de M'adorer. De vous écouter, de vous contredire, ou bien de vous faire la guerre. De créer des cultes, ou au contraire de s'en détourner. Sans ce libre-arbitre, Mon cher Luc, tu n'aurais même pas eu l'idée de ta supplique iconoclaste. Au moins pourrais-tu Me remercier pour cela !

Mais las ! Mes crimes sont à tes yeux si ignobles et nombreux qu'un seul châtiment s'impose : il faut Me « mettre à mort encore et encore ». Me confondrais-tu avec tes semblables mortels ? Tu sais bien que Je ne peux pas mourir, puisque Je suis éternel.

Eternel dans les cieux, et éternel ici sur Terre : cent fois, mille fois, les hommes ont eu l'occasion de se débarrasser de moi, depuis le premier jour où la conscience leur vint, et Je suis toujours là. Peuplant la moindre poignée de terre glaise, surgissant d'une image dont les croyants font aussitôt une icône ; ma présence est telle qu'une giclée d'eau bénite et un peu d'encens suffisent à transformer un bâtiment en maison de Dieu. Tu peux briser mes statues, canonner mes temples, mettre Mon fils à mort ou demander à tes philosophes de signer mon acte de décès : Je serai toujours là.

La religion est consubstantielle à l'Homme

Parfois, Je l'avoue, J'aimerais bien être mort. Que les hommes m'oublient un peu, et qu'ils fassent le Bien non pour me plaire, ou s'assurer une place sur Mon divin sofa, mais par goût du Bien lui-même. Qu'ils se rendent compte que l'Enfer ou le Paradis, loin de les attendre dans un hypothétique ailleurs, se trouvent ici sur Terre, et que c'est leur conduite ici-bas qui décidera s'ils sont voués au malheur ou à la félicité éternels. Mais ce serait sans compter la nature humaine, qui ne vibre que par l'absolu ! À tous, il faut un Père, un guide, une raison supérieure ; même à ce bouffeur de curés de Robespierre qui, dans le même temps qu'il désacralisait les églises, remplaçait aussitôt le culte catholique par celui de l'Être suprême. Pas plus d'espoir du côté des communistes qui, pourtant avertis par leur idole Karl Marx que la religion était une drogue de la plèbe, transformèrent ce dernier en un messie laïc. Aujourd'hui, les athées vénèrent la science, l'argent, et bien souvent les deux ; la rationalité et l'efficacité économique, qui ne sont que les nouveaux noms d'une foi paganisée.

Alors, une « dissolution des religions », tu parles ! Tout athée que tu sois, mon petit Luc, tu m'as l'air de croire furieusement aux miracles. Car la foi, et la religion avec elle, sont consubstantiels à l'Homme. J'en veux encore pour preuve le capitalisme, et votre société de consommation : eux qui m'ont transformé, avec les anges, les démons et tous les saints, en acteurs de leurs paraboles publicitaires, nous tuent et nous ressuscitent à leur gré. Broyé par la machine du marketing, qui Me vide et Me réincarne sous les yeux de l'Eglise impuissante, J'échange les oripeaux de Yahvé pour les habits brillants de Mammon. Et c'est ainsi qu'à la Noël, le culte de l'enfant Jésus s'efface devant celui du commerce, et que les centres commerciaux, comme disait le sociologue George Ritzer, deviennent « les nouvelles cathédrales de la consommation ». De même, les prêtres de vos jours ne sont plus ces augures qui fouillaient le foie des animaux morts, mais les économistes, dont vous attendez chaque jour avec inquiétude les prédictions et lectures de la divine Croissance.

Aussi, tu peux bien vitupérer, et espérer que les religions disparaissent un jour ; mais sache que cela n'arrivera jamais. Car toujours la religion renaîtra, se déplaçant d'objet en objet comme le parasite saute d'un hôte à l'autre ! Pire : plus l'on pensera l'avoir tuée pour de bon, et plus elle reviendra se gorger de l'énergie des hommes qui, certains d'avoir enterré toute religion, ne s'apercevront même pas qu'ils la ressuscitent.

Allons, ne désespère pas, Mon petit athée. Après tout, la religion est aussi capable de belles choses : c'est à elle qu'on doit aussi ces magnifiques églises et cathédrales que l'on visite l'été, avec leurs vitraux éclatants de lumière, et ce petit air frais qui soulage tant les touristes de la chaleur estivale. C'est la religion, encore, qui a inspiré à tant d'artistes depuis des siècles leurs tableaux, peintures et chansons – souvent les meilleurs. C'est elle aussi qui parfois arrive à susciter, dans votre nature profondément égoïste, quelques élans de charité et d'altruisme. La religion, mon ami, n'est jamais que ce que vous en faites ; le pire comme le meilleur, à l'image de l'Homme.

Bisous !

Dieu.

 

P.S. : Pardonne les capitales qui sont systématiquement associées à Mon nom, ma correctrice souffre d'un complexe de supériorité par procuration.

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anne Castéran 02/08/2014 14:21

Forme: humoristique et intelligente, qui écrase les arguments de Luc le Vaillant au rouleau compresseur. Impressionnant.