L'excommunication du jour : «Nous sommes tous des...»

Publié le par Simon Castéran

L'excommunication du jour : «Nous sommes tous des...»

Vous êtes tous des cons !

Non, pas vous, bien sûr, puisque vous lisez ce blog. Mais c’est le genre de méchanceté qui me vient lorsque, croisant un groupe de manifestants, je lis sur leurs bannières ce slogan absurde : « Nous sommes tous des Juifs allemands / sans-papiers / Palestiniens / Américains / Roms roumains / Somaliens… » [insérer ici le groupe humain dont le sort injuste vous révolte]. Comme un bourgeon stérile perché sur le bois des pancartes, ce cri du coeur refleurit dès lors qu’une nouvelle Grande Cause jette dans les rues une foule de plus de dix pékins, venus proclamer leur parenté putative en quelque lieu symbolique. 

Comme tous les slogans, celui-ci n’invite pas à la réflexion mais à l’émotion, à s’inscrire dans un groupe humain cimenté par l’indignation. A lire les bannières des manifestants, je me suis ainsi retrouvé, depuis de nombreuses années et contre mon gré, voguant de nationalité en obédience, préférence ou martyre géopolitique. A tel point que je ne sais plus trop moi-même où j’en suis. Connais-toi toi-même, nous avait dit Socrate ; facile à dire ! Déjà qu’une vie n’est pas de trop pour espérer se connaître soi-même, le brouillage volontaire des identités n’aide pas vraiment. J’ai demandé son avis à Socrate, mais il ne m'a jamais répondu. Le vieux sage n’a jamais dû être enrôlé de la sorte.

Un autre philosophe, qui goûte aussi peu la ciguë que la pensée profonde - Bernard-Henri Lévy, pour ne pas le nommer - n'a pas les mêmes scrupules. Qu'importe l'identité de chacun, quand une Grande Cause se lève ! Le 9 février dernier, notre Malraux au petit pied est ainsi venu parader place Maïdan à Kiev, devant les Ukrainiens en révolte contre leur gouvernement. 

« Nous sommes tous des Ukrainiens ! » a-t-il ainsi osé.

Faux, M. Lévy.

Je suis peut-être un salaud de dire cela, m’indignant de l’indignation, mais je n’en ai pas moins un cœur. Et ce cœur qui m’est propre refuse de se laisser réguler par le métronome d’un slogan pseudo-fédérateur. Mesure-t-on seulement le tort que l’on fait à une cause, en abolissant la distinction entre victimes, bourreaux et témoins ? Ce slogan infâme voudrait nous faire croire qu’avec un peu d’intelligence, on pourrait faire de la Terre un lieu délicieux, où le policier délaisserait ses ordres pour venir prendre l’apéro avec les sans-papiers qu’il était venu rafler, où le militaire lâcherait fleurs et bonbons sur les immeubles du Tiers-monde plutôt qu’un missile adroit et meurtrier, et où les professionnels de l’indignation, en un geste enfin héroïque, viendraient jusque dans les dictatures faire rempart de leurs tracts et de leurs corps contre le vil oppresseur. 

Hélas ! Il n’y a pas plus de raison d’espérer du genre humain, que d’intelligence dans la revendication de ce que l’on n’est pas. Ce qui fait la force d’une société, ce qui crée le dialogue et nourrit l’idée, c’est le sentiment aigu de la différence ! 

Imagine-t-on les Somaliens, les Palestiniens ou les Ukrainiens nous remercier de notre solidarité en proclamant à leur tour « nous sommes tous des Occidentaux » ?

Avouez que ce serait franchement ridicule ! Alors, pourquoi l'inverse ne le serait-il pas ?

Car enfin, quel mérite aurions-nous de nous indigner de l'injustice, si cette indignation n'était pas mue non seulement par le sentiment de la différence, mais surtout de celui de jouir d'une position privilégiée ? Que vaut la compassion du riche et libre Occidental pour les moins fortunés que lui, s'il ne reconnaît pas d'abord la chance dont il bénéficie ? Et puisque vous abordez la question de la Shoah dans votre discours - hors-sujet total, mais enfin, passons - que vaudrait le courage des Justes s'ils ne s'étaient indignés de la différence de traitement imposée aux Juifs ? L'intelligence, M. Lévy, ne commande pas de se glisser dans un costume qui n'est pas le nôtre ; mais au contraire, de prendre conscience du sien ! 

Au lieu de chercher à nous fondre par la force dans un gloubiboulga informe et consensuel, nous ferions mieux d'affirmer notre singularité. Car là est le véritable effort à mener, la vraie valeur de la solidarité !

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Al.1 17/02/2014 23:12

Comme toujours avec Bernadette, sa philosophie nous brouille l'écoute...