Charlie Shrem ou l’évangile du Bitcoin

Publié le par Simon Castéran

Le bitcoin, vous connaissez ? Créée en 2009, cette monnaie entièrement numérique permet aux internautes d’échanger des biens ou des services en s’affranchissant des devises traditionnelles, comme le dollar ou l’euro. C’est aussi un système de paiement, dont les transactions échappent au circuit des banques, chaque adresse d’utilisateur fonctionnant comme un RIB qui permet à deux personnes d’échanger de l’argent de manière libre et anonyme. Le principe est simple : après avoir installé un logiciel – votre futur portefeuille virtuel – l’utilisateur échange ses euros contre une somme de bitcoins. Bitcoins qu’il pourra ensuite dépenser sur de nombreux sites Internet, mais aussi dans certains commerces de la vie réelle, comme des restaurants ou des bars ! Un autre moyen d’obtenir des bitcoins – on dit alors « miner » - consiste à utiliser la capacité de calcul de son ordinateur pour résoudre un problème mathématique : lorsque ce dernier est résolu, l’utilisateur reçoit 25 bitcoins. Voici une petite vidéo qui vous en dira plus :

Seulement voilà, cette monnaie ne plaît pas à tout le monde. Outre le secteur bancaire et financier, qui craint de voir nombre de transactions leur échapper, les autorités américaines, affirment que le bitcoin serait une aubaine pour les trafiquants de drogues et d’armes du monde entier… Et même pour les terroristes ! Aussi, le 2 octobre dernier, le site Silk Road, un « marché noir » du Web surnommé « l’eBay de la drogue » qui utilisait largement les bitcoins, a été fermé par le FBI, et son fondateur arrêté, accusé de piratage informatique, de trafic de drogue et de blanchiment d’argent. Bien que le site incriminé ait réapparu depuis, dirigé par un nouveau propriétaire, et que d’autres sites d’e-commerce aient pris le relais, le message des institutions est passé : dans l’opinion publique, le bitcoin sent désormais le soufre. Hier, nouveau coup dur pour l’économie du bitcoin : le P-DG de l’une des plus importantes plateformes d’achat de bitcoins (BitInstant), Charlie Shrem, a été arrêté et inculpé lundi 27 janvier pour avoir vendu pour 1 million de dollars de ces jetons virtuels à des internautes qui ont pu ensuite les dépenser sur Silk Road. Il encourt, avec un autre comparse arrêté comme lui à la descente de son avion en provenance d’Amsterdam, la modeste peine de 20 ans de prison. Lui qui espérait que l’année 2014 soit « encore plus folle » que la précédente, le voilà servi.

Pour sortir de sa détention préventive, Charlie Shrem a dû payer une caution d'1 million de dollars. Le procureur ne prenait pas les bitcoins. © Cshrem

Pour sortir de sa détention préventive, Charlie Shrem a dû payer une caution d'1 million de dollars. Le procureur ne prenait pas les bitcoins. © Cshrem

A 24 ans à peine, l’entrepreneur du Web risque donc de se voir crucifié par les autorités américaines pour avoir défié le pouvoir économique de la nouvelle Rome. L’image est moins exagérée qu’il n’y paraît : car si la crucifixion semble passée de mode depuis plusieurs millénaires – seul le lit destiné aux injections létales dans les prisons américaines conservant la forme de la Croix – le jeune Charlie Shrem semble avoir depuis longtemps avoir fait de son entreprise une mission d’évangélisation.

Dans un message publié à Noël dernier par le site Bitcoin Magazine, celui-ci est ainsi présenté comme un « évangélisateur du bitcoin ». Tel saint Paul parcourant le bassin méditerranéen pour propager la vraie foi auprès des premières communautés chrétiennes, Charlie Shrem raconte que « cette année, j’ai eu la chance de voyager à travers le monde entier pour évangéliser à Bitcoin. De l’Autriche à Las Vegas, au Panama, à la Californie, à Londres, Amsterdam, au Maroc, en Argentine et ailleurs, rencontrant les communautés Bitcoin et bâtissant des amitiés pour la vie ». Car « Bitcoin n’est pas une simple devise, ou un système de paiement. C’est une technologie qui permet, à vous et à moi, de travailler à faire du monde un endroit meilleur. Bitcoin n’a pas seulement le potentiel d’inclure financièrement les pauvres du monde, il offre aussi un apport stable d’argent à ceux qui vivent sous certains des gouvernements les plus corrompus et les plus irresponsables de la planète. (…) Bitcoin c’est vous, c’est moi, et tout notre dur labeur. C’est notre communauté et la culture que nous avons décidé de faire nôtre – et nous gagnerons. » Comme on peut le voir, la vision que portent les usagers du Bitcoin – qui se considèrent également comme des évangélisateurs, jusque sur leur CV – s’affranchit largement du seul cadre économique : il ne s’agit pas uniquement de prendre à César ce qui ne lui revient pas, mais de créer « un monde meilleur » libéré des injustices du pouvoir établi. Selon Alex Waters, l’un des cadres dirigeants de BitInstant, la communauté des adeptes comprend de nombreux « puristes » qui croient que cette technologie permettra aux citoyens du Tiers-Monde de protéger leur argent des institutions financières. D’autres sont des libertariens, qui militent pour la non-intervention de l’Etat dans l’économie. Et, bien sûr, certains sont juste là pour s’enrichir.

Charlie Shrem ou l’évangile du Bitcoin

Mais quelle que soit la motivation réelle des usagers de Bitcoin, force est de reconnaître que la culture qui entoure ce nouveau système de paiement participe autant de la religion que de l’économie. Les « bitcoiners » forment une communauté soudée autour d’un message d’essence messianique, à savoir l’avènement d’un monde meilleur par la grâce d’échanges plus équitables. Ce qui n’est pas sans rappeler l’œuvre des économistes progressistes américains, qui, influencés par le message social de la Bible, entreprirent dès le 19e siècle de réformer le Marché afin de donner à l’humanité une prospérité économique la plus large possible, étant entendu que l’économie constituait, à leurs yeux, l’une des armes les plus importantes dans « l’attaque incessante contre chaque mauvaise institution, jusqu’à ce que la Terre devienne une nouvelle Terre, et ses cités, des cités de Dieu » (Richard T. Ely).

Mais qui dit économie, dit argent, et donc Mammon, le Veau d’or, le concurrent honni de Dieu. Plutôt que de permettre simplement à ses adeptes de transférer de l’argent facilement, le système Bitcoin repose sur la solidarité et le partage : toute transaction est, pour l’utilisateur, l’occasion de mettre la capacité de calcul de son ordinateur au service de la résolution d’un problème mathématique, dont la solution sera ensuite utilisée pour le chiffrement des échanges. Tous participent ainsi à la sécurité du réseau, et donc en la confiance qu’ils y mettent – confiance venant du latin fides, qui nous a donné le mot foi. La valeur du bitcoin lui-même n’est pas infinie : afin de limiter la spéculation, le nombre total et futur de bitcoins ne pourra pas dépasser 21 millions. De telle sorte qu’en progressant, il sera de plus en plus difficile de « miner » des bitcoins, la récompense pour chaque problème résolu s’amenuisant tandis que la complexité des problèmes ira en augmentant, sécurisant d’autant plus les transactions. L’objectif du Bitcoin n’est donc pas, à terme, de viser à l’enrichissement de ses « mineurs », mais bien de faire œuvre utile dans le chiffrement des échanges.

Mais Bitcoin ne serait pas une véritable religion si ses adeptes ne s’efforçaient pas, avant tout, de recruter de nouveaux fidèles. Alors, comment Charlie Shrem fait-il pour gagner d’autres usagers et entrepreneurs à sa cause ? Comme le rapporte un article du New York Observer, celui-ci a fondé sa propre chapelle, en l’occurrence un bar, EVR – prononcez « ever » - le seul de tout Manhattan à accepter les bitcoins. « J’ai rencontré une nana au bar l’autre soir, se souvient-il. Elle avait vaguement entendu parler des bitcoins, mais elle ne savait pas comment ça marchait. Donc je lui en ai donné quelques-uns et j’ai dit au barman, « elle va payer son verre en bitcoins ». Elle l’a fait, et elle était, genre, « Wow, c’est impressionnant. Et elle l’a twitté ». Et une évangélisatrice de plus ! L’abnégation de Charlie Shrem est telle qu’il en oubliera même de lui demander son numéro. Pour les clients qu’il souhaite convertir au Bitcoin, la démarche est plus surprenante. Le jeune entrepreneur aurait ainsi dépensé en un seul mois plus de 8000 dollars en bitcoins, achetant bouteilles d’alcool et réservant des tables dans son propre bar ! C’est là « sa règle » : « je ne vous engagerai pas tant que je n’aurai pas bu un verre ou fumé de l’herbe avec vous ». Qu’il crée un monastère, et il n’aura pas plus strict observateur de sa règle que moi.

Au nom du peer to peer, du bit et de la libre économie, amen.

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