Mais qui a tué le Père Noël ?

Publié le par Simon Castéran

Mais qui a tué le Père Noël ?

Quelques jours avant la Noël, je déambulais tranquillement près du magasin du Printemps, à Paris. Comme chaque année, la population avait cru en un gigantesque fleuve noir, grondant et chaotique, qui roulait furieux entre les rochers automobiles du boulevard Haussmann. Engoncés dans leurs vêtements d’hiver, les Parisiens se frôlaient en sens contraires, un portable vissé à l’oreille, se frayant un chemin à coups d’épaules ou d’emplettes de Noël. L’air était plein de stress, de vapeurs d’essence et de marrons chauds ; n’eût été le ciel majestueux d’illuminations électriques, et les vitrines des Grands Magasins étincelantes de joie factice, on aurait pu croire que la population parisienne se pressait en fait de piller les rayonnages avant la prochaine Apocalypse. Adossé au mur du Printemps, je regardai avec une joie mauvaise mes contemporains se débattre avec leurs listes de Noël, quand une présence froide se fit sentir près de moi.

- Mais quelle bande de cons, fit une voix.

Je tournai la tête. C’était un petit vieillard replet, rougeaud et à la barbe salie, vêtu de vêtements fades et démodés. Mon Dieu, un pauvre. Je reculai instinctivement.

- T’inquiètes pas, fiston. Je ne te veux rien, fit-il en souriant. D’ailleurs, normalement, c’est moi qui devrais t’offrir quelque chose. Mais voilà, j’ai plus rien. Je ne suis plus rien.

Il baissa la tête, l’air peiné.

- Même toi, je parie, tu ne sais pas qui je suis, reprit-il. Hein ! Regarde ! Manteau de drap rouge, blanche hermine, une grosse barbe et un bonnet de Noël ! Ho-ho-ho ! Ca te dit quelque chose ?

- Beeeen… Je sais pas… Vous faites le Père Noël pour le magasin du Printemps ?

- Imbécile ! Je SUIS le Père Noël !

C’est bien ma chance, me dis-je. Fallait que je tombe sur un SDF en pleine crise de schizophrénie… Tu parles d’un cadeau de Noël ! Pourtant, quelque chose dans cet être apparemment commun me laissait à penser qu’il disait peut-être la vérité. Peut-être était-ce l’éclair de sincérité qui brillait dans ses yeux, ou le renne derrière lui qui fouillait discrètement de son museau les poubelles de la ville. Mais comment le Père Noël avait-il pu tomber si bas ? N’était-il pas éternel, au-dessus des lois, des siècles et du pouvoir d’achat ? Comme pour me répondre, le vieil homme me regarda d’un œil las. Même les idoles finissent par mourir, grommella-t-il en avalant le reste d’un mauvais vin en bouteille plastique. Les marques m’ont tout pris. Mes cadeaux, ma voix, mon image. J’ai réjoui les gosses pendant des siècles, et voilà comment je finis ! Putain de société commerciale…

- Mais… Comment est-ce possible ?

- Simple, gamin. Je n’appartiens à personne. Donc j’appartiens à tout le monde. Aux enfants, aux parents, aux fabricants de jouets, aux centres commerciaux et maintenant à ces maudits publicitaires… Au départ, tout allait bien. Pendant des siècles, je me suis baladé dans les villes et les villages de toute l’Europe et du Nouveau Monde. Je faisais plaisir aux gosses, je leur offrais des livres, des sucreries, des jouets solides. C’était le bon temps. Et puis un jour, l’industrie est venue toquer à ma porte. Ils voulaient utiliser mon image. Moi qui crois fondamentalement en la bonté de l’Homme, je ne me suis pas méfié. Alors j’ai accepté. Ils m’ont relooké, ils m’ont fait jouer dans des films débiles, et cautionner toutes sortes de produits, même ceux qui n’avaient aucun rapport avec Noël. Grâce à eux, je suis devenu plus célèbre que Jésus ! Mais bon, depuis un certain temps, c’est vraiment devenu n’importe quoi. Les publicitaires m’ont fait vendre des bières, des smartphones, des abonnements télé et Internet… Ils s’en foutent, tu sais, de l’enfance et du partage. Tout ce qui compte, pour eux, c’est le pognon. « T’es l’employé de l’année », qu’y disent, « grâce à toi on fait nos meilleurs chiffres d’affaires ! » … Ouais ben ça les a pas empêché de m’envoyer à la retraite. De temps en temps, ils me ressortent, mais je sens bien que je ne les intéresse plus. Je dois être ringard. C’est à peine si j’apparais encore sur les catalogues de cadeaux. Même mes rennes sont partis bosser pour Canal +. Les autres m’ont remplacé par des Père Noël de substitution, comme ce connard du M4GIC Noël d’Orange. Il m’a même volé ma bonne vieille crosse de Saint Nicolas, ce sale hipster ! T’inquiètes que si je le retrouve, il va bouffer de la canne en haut débit et en replay.

Mais qui a tué le Père Noël ?

- Mais attendez, M. Noël. Je pense à un truc… Si tout le monde peut utiliser votre image, on peut vous rendre votre dignité ! Diffuser le vrai message de Noël ! Avec une bonne campagne de pub virale sur Internet, et en organisant le « bad buzz » autour des grandes marques qui vous exploitent, ce sera facile !

Le vieillard éclata de rire.

- C’est gentil, mon petit, mais c’est trop tard. Je suis déjà mort. Je ne suis déjà plus qu’un souvenir. Si tu me vois, c’est parce que tu t’es rappelé un instant que Noël pouvait être autre chose que cette course effrénée aux achats et au bonheur obligatoire. Mais pour les autres… Je ne suis déjà plus là. Tu te souviens comment j’ai effacé la fête du petit Jésus ? Ben c’est la même chose qui m’arrive. D’ailleurs, Jésus m’en veut toujours pour cette histoire. Mais bon, à chaque fois, je lui rétorque qu’il a bien laissé faire la même chose pour les anciennes fêtes païennes. T’as entendu parler de Sol Invictus ? Non ? Et des Saturnales, à Rome ? Bien sûr que non. Personne ne s’en souvient. A cette époque de l’année, partout en Europe et au Moyen-Orient, on fêtait le solstice d’hiver. C’était l’annonce des jours qui rallongent, du printemps qui reviendra bientôt. Mais l’Eglise catholique a voulu éliminer la concurrence, et s’est arrangée pour que la naissance du Christ coïncide avec les fêtes solstitiales. Résultat, pendant des siècles, le souvenir des célébrations païennes s’est dissous dans la culture chrétienne. Et maintenant, Jésus se plaint que le vrai message de Noël a disparu… Bon, c’est vrai, j’y ai un peu aidé, mais est-ce ma faute si les enfants me préfèrent à lui ? Enfin, c’était le cas jusqu’à récemment… Maintenant, moi aussi je disparais…

Déjà, son image avait commencé à se troubler ; balayé par le passage effréné des acheteurs de Noël autour de nous, son corps s’évaporait en une nuée de fines bandelettes cotonneuses, qui s’envolaient dans le ciel électrique.
- Tu vois, je m'en vais, fit le Père Noël. Mais c'est pas grave... C'est dans le sens de l'Histoire...
- Il doit bien y avoir quelque chose à faire ! protestai-je.
- Oui, une seule, fit-il avec gravité.

Ses yeux se mirent alors à briller d'une lueur mauvaise. Me regardant fixement, il murmura : je veux que cette société de consommation meure. Tue cette putain pour moi, je t'en prie. C'est elle qui a fait de moi ce que je suis aujourd'hui, et qui vous pousse à vous marcher les uns sur les autres pour des cadeaux qui n'en valent pas la peine. Refuse-la, affame-la, jette-la hors de ses murs ! Qu'elle découvre dans le froid et la neige que l'argent ne se mange pas.

Et il disparut.

J'ai tué le Père Noël ! Ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii

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