Le capitalisme, nouvelle religion de l'Occident

Publié le par Simon Castéran

Quand on évoque la religion, on pense immédiatement à la Bible, au Coran ou à la Torah. Aux églises, aux prêtres et à ces messes interminables baignées d'encens et de cantiques. Mais certainement pas à l'économie de marché, à la pub ou aux centres commerciaux ! Pourtant, depuis la deuxième moitié du XXe siècle, le capitalisme semble être devenu, en France comme dans le reste du monde occidental, la nouvelle religion de nos sociétés. Une religion séculière, profane, dont nous accomplissons chaque jour les rites à travers la société de consommation. Dans les rues et les supermarchés, les panneaux publicitaires nous montrent la voie du salut, comme les vitrails des églises autrefois, tandis qu'à la télévision, les tunnels de pub enchaînent parabole sur parabole : il y a le consommateur vertueux, dont la vie resplendit depuis qu'il possède le produit, et le consommateur faire-valoir, image du téléspectateur indécis, dont le refus de se laisser convaincre le condamne à la jalousie et au malheur éternels. Alors les paroisses se sont vidées, et les supermarchés se sont remplis. Comme l'a très justement écrit le sociologue américain George Ritzer, "les centres commerciaux sont les nouvelles cathédrales de la consommation", où tous nous venons chercher notre pain quotidien comme les mille manières de notre rédemption. Consommez, et vous serez sauvés ! Car si jadis, l'Eglise catholique nous intimait de prier et d'acheter des indulgences pour sauver notre âme des flammes de l'Enfer ou des limbes du Purgatoire, la société de consommation, elle, a l'intelligence de nous offrir de nous sauver corps et esprit de manière immédiate.

J'ai découvert cette publicité géante sur le mur d'une des boutiques du "village de marques" Nailloux Fashion Village, situé à 40 km de Toulouse.

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Voudrait-on moins consommer, laisser quelques ressources à la Terre, qu'aussitôt les économistes "orthodoxes" brandissent l'anathème : on ne va quand même pas sombrer dans la décroissance ! L'un des pères de cette hérésie moderne, l'économiste Serge Latouche, rappelle d'ailleurs (ici) que dans son encyclique Caritas in veritate ("L'amour dans la vérité"), le pape Benoît XVI s'est fendu d'une touchante défense de l'économie de marché, estimant que "la société ne doit pas se protéger du marché comme si le développement de ce dernier impliquait ipso facto la mort des rapports authentiquement humains". Confondant volontairement l'idée de développement humain et social avec celui impulsé par l'économie de marché, le Saint Père estime ainsi que "l’idée d’un monde sans développement exprime un manque de foi en l’homme et en Dieu". Bande de mécréants, on ne touche pas au capitalisme ! Seuls sont condamnables ses débordements. Quant à la globalisation, elle est un phénomène qui peut être bénéfique aux pays sous-développés. Le coup de grâce vient de l'ancien conseiller de Jean-Paul II et ancien directeur général du FMI, Michel Camdessus, qui a affirmé dans un livre collectif intitulé Notre foi dans ce siècle (éditions Arléa, 2012) : "la mondialisation est une forme laïcisée de christianisation du monde"... La morale chrétienne en moins. Il faut croire qu'aux yeux des chrétiens convertis au libéralisme, un monde sans économie de marché est aussi impensable que l'aurait été, sous l'Ancien Régime, une France qui ne soit pas chrétienne.

Comment en est-on arrivé là ? Selon Didier Long, ancien moine bénédictin reconverti dans le conseil en stratégie Internet chez McKinsey et auteur de Capitalisme & christianisme. 2000 ans d’une tumultueuse histoire (Bourin éditeur, 2009), "L’hypercapitalisme est sans doute avec le marxisme le dernier produit idéologique né d’une sécularisation des idéaux chrétiens au XXe siècle. De fait, l’hypercapitalisme a pris en Occident le statut de religion, car il se réfère à une rationalité idéale, celle du marché, un absolu dont il a étendu les règles à toute la réalité humaine. La croyance financière est devenue une foi incontestée, divinisée."

Un phénomène qui ne date pas d'hier, et qui doit beaucoup aux économistes classiques, d'Adam Smith aux Progressistes américains, qui non seulement étaient guidés par des affirmations d'ordre théologique, mais considéraient aussi l'économie en termes messianiques. Max L. Stackhouse, du séminaire théologique de Princeton, souligne ainsi que, du fait que les traditions religieuses bien ancrées de l'Occident ont tracé les contours de l'économie - et ce bien plus que ce que les leaders de la discipline ont voulu l'admettre - celle-ci est devenue la voie par laquelle l'humanité pouvait accéder enfin à l'abondance, "la forme matériellement incarnée de la rédemption".

Moralité : si l'on en croit Robert H. Nelson, l'auteur de l'excellent et très complet Economics as religion (Pennsylvania State University Press, 2001), "si les économistes se considèrent comme des scientifiques, ils sont plutôt des théologiens" dont le rôle est d'incarner le clergé d'une religion séculière moderne du progrès économique qui accomplit les mêmes fonctions dans notre société contemporaine que la religion chrétienne en son temps.

Le capitalisme, nouvelle religion de l'Occident

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