... Le péché ? Quel péché ?

Publié le par Simon Castéran

Disons-le tout net : dans une société telle que la nôtre, où seule la satisfaction la plus immédiate du désir fait loi, le péché n’effraie plus grand-monde. Exception faite des catholiques toujours moins nombreux dans notre pays, ainsi que des autres minorités religieuses, rares sont ceux qui parmi nous craignent encore d’expier un jour leurs fautes au Purgatoire ou dans les lacs atroces de l’Enfer ! Saint Thomas d’Aquin nous avait pourtant prévenus : le fait de se préférer à Dieu, ou de convoiter les richesses terrestres pour elles-mêmes, est un péché qui conduit à la damnation éternelle. Mais dans un monde sécularisé qui ne résonne plus que des mots de croissance, d’avantages client, de promotions, de rentabilité et de dividendes, « la maudite soif de l’or » dénoncée en son temps par Virgile a transformé le rêve plusieurs fois millénaire d’épanouissement et de concorde entre les individus en une compétition généralisée. Envolés l’altruisme, la modération et la vertu ! Plus que la damnation éternelle, c’est la peur du manque qui nous obsède aujourd’hui. C’est ainsi que tourmentés sans relâche par l’aiguillon du besoin, que manient les publicitaires en experts, nous avons échangé l’éternité de l’être pour la certitude de l’avoir. Alors, au diable la résurrection des justes et des innocents ! Que vaut le Paradis éternel pour vos meilleurs fidèles, Seigneur, quand seul compte le bonheur que l’on peut s’acheter ici-bas ?

Les pauvres eux-mêmes, à qui vous promettiez tant en échange de leur vertu, n’attendent plus de récompense dans l’au-delà. Avez-vous vu les émeutes de Londres, en août 2011 ? Dans la capitale anglaise, mais aussi à Manchester, à Birmingham et à Nottingham, 66 quartiers se sont insurgés pendant cinq jours contre la police, en représailles de la mort d’un jeune délinquant abattu au cours de son interpellation. Pendant ce temps-là, 15.000 opportunistes profitaient du chaos ambiant pour piller et saccager les magasins, emportant téléviseurs, électroménager, téléphones portables, alcool, vêtements de marque et articles de luxe… Toutes choses superflues, dites-vous ? Au contraire, Seigneur ! Elles leur sont d’autant plus nécessaires que, dans un monde qui les méprise, ces maigres richesses font oublier aux pauvres leur relégation en leur offrant, même l’espace d’un instant, des airs de nantis. Alors, pensez s’ils se fichent bien de pécher par colère ou envie !

Tout comme s’en fichent ces consommateurs américains qui, à l’occasion du si bien nommé Black Friday, s’étripent littéralement à quelques semaines de Noël. Chaque année, à l’occasion des soldes d’hiver, l’ouverture des magasins après des heures de queue dans le froid et la nuit donne lieu à de violentes bagarres entre clients, qui jouent souvent des poings, du couteau et même du flingue afin d’arracher leurs futurs cadeaux au meilleur prix… Quand ce n’est pas un jeune travailleur saisonnier de l’enseigne Wal-Mart qui meurt écrasé sous la porte d’entrée du centre commercial, piétiné à mort pendant trois longues minutes par la foule des consommateurs, comme ce fut le cas en 2008 dans l’Etat de New-York ! L’Amérique, qui vous est prétendument si fidèle, Seigneur, se soucie visiblement peu de savoir si elle pèche par envie, colère ou avarice. Notez, la France n’est pas plus vertueuse : traversez comme moi les allées du magasin du Printemps un jour de soldes à Paris, dans la marée de corps pressés qui hurlent et transpirent, faites-vous griffer les bras par les harpies professionnelles du rabais qui vous soupçonnent de vouloir leur enlever ce mignon petit pull rayé à - 50%, et vous conviendrez avec moi que l’Enfer, c’est les autres, et qu’il n’est guère pavé de bonnes intentions.

L’exemple le plus frappant en est la quasi-émeute qu’a suscité, en mai 2013, la grande braderie organisée par le Virgin Megastore des Champs-Elysées, peu de temps avant qu’il ne fasse faillite. Le compagnon de l’une des vendeuses de l’enseigne présente ce jour-là, Antoine Michel, raconte ainsi sur son blog : « Des centaines d’humains, visages déformés, hagards, montent en courant au premier étage, se poussent les uns les autres. Une femme chute dans le grand escalier. Personne ne l’aide à se relever ». Tout le monde se précipite vers le rayon numérique pour s’emparer des Xbox et des iPad à - 50 %, dans le but avoué de les revendre ensuite à bon prix sur eBay ou Leboncoin.fr. En trente minutes, le rayon est nettoyé – manière de dire, puisque les clients auront quand même eu le bon goût d’y abandonner leurs canettes vides et leurs emballages de chez McDonald’s. La razzia est digne d’un raid d’Attila. « Au rez-de-chaussée comme au premier étage, des centaines de boîtiers vides de DVDs et de jeux vidéos jonchent le sol. Ouverts de force, volés dans la cohue. On marche comme sur des œufs de peur de glisser, en poussant du pied les cadavres d'une culture qui semble avoir été violée. A la sortie, les bornes antivol hurlent au point qu'on ne les entend même plus. » Certains iront jusqu’à arracher de leurs socles les appareils photo et les tablettes numériques en exposition. « Des gens ont sous les bras des trucs sans savoir de quoi il s’agit. Ils ne savent même pas ce que c’est. « Vous pensez que je peux en tirer combien ? », osent-ils même demander. Mais même sans savoir, plus besoin de les mettre sur Priceminister. Car la vente n’a jamais été aussi sauvage, et des enchères commencent dès lors dans les files d’attente ». Quant aux vendeurs, ils ne sont pas épargnés. L’appât du gain, comme la crainte de rater la bonne affaire, a rapidement fait perdre au client tout sens du respect. Dans le magasin livré aux barbares, la colère se joint rapidement à l’avarice et à la gloutonnerie. « Durant l’heure suivant l’ouverture du magasin », poursuit le blogueur, « les vendeurs, complètement désemparés, sont suivis, pris à partie, traqués, insultés, secoués par des clients devenus fous ». Le choc est tel que certains « s’échappent littéralement pour aller pleurer au stock, loin du chaos. » Déjà secoués par l’annonce prochaine de la fermeture de leur magasin, et la menace du chômage, ces infortunés ont découvert ce jour-là qu’aux yeux des clients, « un vulgaire iPad avait plus de valeur que leur travail et leurs passions ».

Aussi, à votre prochain retour sur Terre, Seigneur, ne vous étonnez pas si vous faites un bide. Prononcez avec sérieux le mot de péché, et tout le monde rira de vous ; vos mots auront pour le peuple des villes la couleur de la cendre et la saveur du passé. Vous serez l’image même de la naïveté, de l’intolérance et de l’obscurantisme ; un anachronisme vivant, que l’on voudra réduire au nom de la raison et de la liberté. D’ailleurs, qui en France parle encore de péché ? Personne, si ce n’est la mère de famille catholique qui défile contre les lois sacrilèges du gouvernement, les grands-mères qu’indigne la moderne sexualité, et les jeunes filles voilées, qui par crainte d’Allah et du courroux de leurs familles conspuent en chœur l’alcool, la pop et les jambes dénudées. Haraam ! C’est péché !

Or, s’il est un monde où l’idée de péché prospère toujours, c’est dans celui, pourtant profane, de la publicité. Non pas que ses créatifs se soient enfin décidés à promouvoir la modération et la vertu ; ce serait là un miracle dont Dieu lui-même est bien incapable. Pour ces apôtres mercenaires du désir, la conversion à de telles valeurs serait d’autant plus difficile qu’elle reviendrait à renier l’essence même de leur mission d’évangélisation des masses, à savoir la défense et la conquête de nouvelles parts de marché au bénéfice d’une marque. Ce qui suppose d’entretenir le désir des consommateurs déjà fidèles tout en en séduisant de nouveaux ; aussi, rien de surprenant à ce que, prêchant urbi et orbi et multimédia, ces figures du Serpent moderne n’aient de cesse de nous inviter à « succomber à la tentation » !

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Car aux yeux des créatifs, les consommateurs sont comme Adam et Eve avant le péché originel. Libres et heureux dans le jardin d’Eden, ils croient naïvement ne manquer de rien ; ils ne savent même pas qu’ils sont nus ! Mais c’était sans compter le rusé communicant qui, par les branches des réseaux TV et Internet, s’est coulé jusqu’à leurs yeux et leurs oreilles pour leur vanter les fruits de l’Arbre de la Connaissance. La science et l’industrie ont pour vous, susurre le Serpent, des cadeaux que vous n’imaginez pas : le jour où vous en consommerez, « vos yeux s'ouvriront, et (…) vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal » (Genèse 3, 3.5). Pour vous Madame, qui craignez tant de vieillir, un fond de teint « miracle » de chez Lancôme, ou peut-être une crème pour les yeux de Caudalie, « l’anti-âge absolu » ? Quant à vous Monsieur, si le célibat vous inquiète, ce déodorant Axe vous rendra irrésistible auprès de toutes les femmes, et « fera tomber même les anges » à vos pieds… Le petit a une envie pressante ? Rien de tel que le papier toilette Lenor et sa « douceur divine », qui bercera ses petites fesses d’une « fraîcheur 4 X plus longtemps » - oui, je suis publicitaire, pas grammairien. Alors, qu’on se le dise : nul besoin n’existe qui n’ait sa solution, et nulle solution qui n’existe dont on n’ait avant créé le besoin ! Alors, pourquoi résister ?

Mais qui dit tentation, dit péché, et donc punition. Or, et c’est là la grande intelligence de la société commerciale, le fait de succomber à l’envie n’entraîne plus automatiquement de sanction. Car de même qu’elle a fait des moines, des anges, des démons, des saints - et jusqu’à Dieu lui-même, « otage de la pub » - les acteurs de ses paraboles télévisées, la publicité s’est nourrie de la force symbolique du péché après l’en avoir vidé de sa signification originelle. Autrefois lourde faute morale, le péché revisité par la pub signe désormais le choix volontaire que l’on fait en homme libre. C’est un défi, un feu de la Saint-Jean, un méchant de cinéma qui n’est convoqué que pour flatter le narcissisme du consommateur - et par là contourner son esprit critique - en l’amenant à se prouver à lui-même que la peur se dépasse. Péché d’orgueil, me direz-vous, qui normalement appellerait une sanction ; Lucifer, Prométhée, Tantale ou Icare n’ont-ils pas été déchus en leur temps pour avoir défié le divin ? Que n’ont-ils choisi de vivre plutôt à notre époque ! Car comme nous le souffle le Serpent moderne, succomber au péché ne conduit plus à la damnation éternelle, mais au plaisir et à la satisfaction. Savourez donc nos glaces « Magnum Mini, votre parfait petit péché » ! Oui, « laissez-vous tentez (sic) par nos deux nouveaux parfums : Magnum Mini Fraise-Chocolat et Magnum Mini Chocolat noir, deux recettes très attrayantes auxquelles vous succomberez sans culpabilité ».

... Le péché ? Quel péché ?
... Le péché ? Quel péché ?

Une telle indulgence n’est possible aujourd’hui que parce que la publicité a évacué de son champ tous ceux qui étaient à même de caractériser le péché, à savoir Dieu et ses éventuels représentants sur Terre. Comme le notent Jérôme Cottin et Rémi Walbaum dans leur ouvrage Dieu et la pub, « comme le langage religieux, celui de la publicité se veut un langage de l'absolu : la publicité fait de tout produit ou de toute marque un aboutissement en soi, l'incarnation de tout désir ou de toute vertu. Si l'absolu du religieux chrétien place au centre deux sujets, Dieu et l'humain, l'absolu de la publicité met toujours au centre un sujet (le consommateur), et un objet (le produit vanté), quitte à transformer le sujet en objet et vice-versa ». Toute médiation morale susceptible d’interférer dans la transaction entre le consommateur et le produit est interdite ; de même que l’on n’a jamais vu une marque inviter son concurrent à venir la dénigrer dans l’une de ses publicités, Dieu, en tant qu’instance morale, Juge suprême des péchés, est évacué de la relation. Alors, une fois le risque de sanction écarté, un crime sans juge ni châtiment reste-t-il encore un crime ?

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Aserei 15/11/2015 15:39

Dieu et toute instance morale sont bannis de la transaction publicitaire, sauf pour les réfractaires à la publicité, qui échappent au piège de la dualité consommateur/produit parce qu'ils voient bien que le publiciste tentateur est présent dans la transaction. Seuls tombent dans le piège les idolâtres de la transaction.

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